Le Corps au Centre vise à redonner à notre corps la place centrale qu’il devrait occuper dans notre manière d’appréhender nos existences. Souvent réduit à un "corps-véhicule" qui nous permet de nous déplacer, notre corps "est" nous-même dans un sens fondamental. Loin d’être une enveloppe qui se rappellerait à nous seulement quand on ne peut plus anesthésier nos douleurs, il est l’entité que nous sommes, qui commande ce que nous pouvons et aimons faire. Les sociétés modernes occidentales dans lesquelles nous avons grandi et évoluons nous ont convaincu que nos corps étaient des sortes de puzzles fonctionnels, dont on pouvait changer les pièces si elles se révélaient défectueuses. C’est cette conception utilitaire du corps que le Corps au Centre vise à décortiquer et déplacer.
Nous avons laissé à la médecine moderne une part immense et pourtant cruciale de notre autonomie jusque dans nos perceptions : nous sommes bien en peine de décrire nos gênes ou nos douleurs, de les situer, de localiser nos organes, de savoir quels sont les besoins physiologiques fondamentaux du corps humain. La suppression de notre propre ressenti va parfois très loin : si nous avons des douleurs de règles, mais que le chirurgien ne voit rien, alors nous n’avons… rien !
Pourtant le corps se guérit, c’est le propre du vivant ! Toutefois, il faut pour cela que certaines conditions soient réunies. Mais ces dernières sont profondément traversées par les inégalités qui structurent la société et par l’ensemble des pratiques sociales, ce qui donne à ce travail une dimension collective et politique primordiale. Il y a des évidences bien connues : la sédentarité est délétère, une mauvaise hygiène de vie également, mais comment concrètement nos corps ont-ils été abîmés ou empêchés par les modes de vie occidentaux contemporains ? Par exemple : quelles sont les conséquences sur le long terme de tenir les enfants assis sur des chaises des heures et des années durant ou de se corseter dans des soutiens-gorges toute la journée ?
Le sport est souvent présenté comme l'ultime antidote que tout le monde devrait utiliser... mais si courir sur une cheville fracturée n’est pas une bonne idée, courir avec un utérus inflammatoire ne l’est pas plus. Il faut connaitre nos raideurs, nos compensations, et de quoi notre corps a besoin, pour utiliser le juste mouvement-soin, au bon moment. Tout comme de nourriture saine ou de sécurité émotionnelle, nos corps ont fondamentalement besoin d’oxygène et de mouvement. Les raideurs empêchent nos corps de bouger, mais aussi, de façon tout aussi critique même si moins visible, elles empêchent également le sang (et donc l’oxygène) d’arriver à tous les tissus. Or sans oxygène, rien ne se répare. Diminuer les compensations et les raideurs est donc bien plus qu’une recherche de bien-être, c’est une pratique vitale pour la santé de nos organes.
La recherche d’une bonne santé physiologique va de pair avec une attention à notre santé mentale, et nous gagnerions à donner autant d’importance à nos “corpo”-analyses qu’à nos “psych”-analyses. Se lancer dans un parcours thérapeutique de santé mentale présente de grands bénéfices, et nous permet plus de conscience dans nos réactions, nos choix, la façon dont nous pouvons et choisissons d’interagir avec autrui. Cependant, cela reste souvent un travail “intellectuel”, basé sur le récit, alors que le reste de notre corps possède aussi sa propre intelligence. Parfois notre organisme se défend, et il nous appartient de repérer contre quoi. Nous pouvons observer quels réflexes physiologiques que l’on pensait « ancrés » ou « je suis comme ça », sont en réalité des réactions de défense de notre corps contre des traumas ponctuels ou des gênes répétées. S’il y a un intérêt majeur à regarder comment notre psyché s’est construite, il est aussi temps d’apprendre à observer et comprendre notre corps dans son histoire longue. On peut relire toute notre vie au prisme d’une analyse par le corps, et ainsi élargir le champ de notre compréhension.
La kinésithérapie, ou toute thérapie par le mouvement, est généralement réduite à un objectif de rééducation ponctuel. Or c’est un travail de fond, sur le modèle d’une psychothérapie, dont nos corps ont besoin. Le Corps au Centre vise à poser les bases et donner les outils pour cette forme de “corpo-analyse” qui tienne compte de nos vécus individuels et des conditions de vie qui sont les nôtres, en incluant les oppressions que l’on peut subir tout autant que nos sources de joie. Il s’agit d’encourager toute personne à se sentir légitime dans son parcours de soin pour oser explorer et chercher des réponses appropriées auprès du personnel soignant.